Ne dis rien de Patrick RADDEN KEEFE

Ne dis rien
de Patrick RADDEN KEEFE

Pocket,
2021, 539 p.

Première publication (vo) : 2019

 

Pour l’acheter : Ne dis rien

 

Patrick Radden Keefe est journaliste et collabore régulièrement avec le New Yorker. Ses enquêtes et ses articles, pour lesquels il a été plusieurs fois primé, sont publiés dans le New York Times Magazine, Slate, The New York Review of Books. Il vit à New York.

 

♣ ♣ ♣

 

« Jean McConville avait trente-huit ans lorsqu’elle disparut, et elle avait passé près de la moitié de sa vie enceinte ou à récupérer d’un accouchement. »
Par ces mots, le journaliste américain Patrick Radden Keefe réveille les démons d’un pays traumatisé. Car l’enlèvement de cette mère de famille, en 1972, sous les yeux de ses enfants n’a jamais quitté la mémoire des catholiques de Belfast. La jeune femme avait-elle vraiment trahi l’IRA ? Bravant l’omerta qui règne sur cette affaire, ce récit haletant plonge dans l’histoire des « Troubles » nord-irlandais pour en dévoiler le souvenir sanglant.
Et, sous les pavés, les derniers secrets…


Les Troubles nord-irlandais, vous connaissez ?

Dans la deuxième moitié du XXe siècle, les tensions et affrontements se sont multipliés en Irlande du Nord : le tristement célèbre Bloody Sunday qui a fait plusieurs dizaines de morts civils en janvier 1972, les attentats à la bombe à Londres en 1973, les grèves de la faim dans la prison de Long Kesh qui ont tristement mené à la mort de plusieurs détenus dont le non moins célèbre Bobby Sands en 1981… des bombes en veux-tu en voilà, des règlements de compte et une escalade de la violence qui semblait ne pas pouvoir prendre fin.
Si le conflit est souvent grossièrement résumé en : catholiques nationalistes versus protestants loyalistes, la réalité des faits est bien plus complexe et intestine.

Cette enquête nous plonge dans les coulisses du conflit où aspects politiques, religieux et territoriaux s’entremêlent intimement.
La part britannique est assez faiblement présente ici (malgré les nombreux actes condamnables également perpétrés par les paramilitaires loyalistes et autres unionistes) ; l’auteur se concentre sur l’IRA et les complexités internes de l’organisation. Sacré morceau.

L’IRA (l’Armée Républicaine Irlandaise) a connu de nombreuses scissions au fil du XXe siècle. Celle qui est surtout mise en avant ici est celle de 1969 qui a mené à deux branches : l’IRA officielle et l’IRA provisoire.
Si la première semble vouloir mener une guerre plus politique quitte à faire des compromis avec le Royaume-Uni ; la seconde, constituée principalement de très jeunes activistes, ne jure que par le conflit armé et le terrorisme. C’est tout ou rien, la fin justifiant les moyens.

Patrick Radden Keefe nous présente plusieurs protagonistes, les principaux étant les sœurs Price, Gerry Adams et évidemment Jean McConville.
Jean McConville était une mère de 10 enfants vivant dans le quartier ouest de Belfast (quartier catholique). Originaire d’une famille protestante britannique, elle avait épousé un irlandais. Mais lorsque des soupçons de mouchardage et trahison sont apparus, elle était une coupable toute désignée. C’est ainsi qu’elle a été enlevée et assassinée par l’IRA provisoire en 1972. Sort réservé aux traîtres (cf Le Mouchard de Liam O’Flaherty et Mon traître/Retour à Killybegs de Sorj Chalandon).
Les sœurs Price, alors qu’elles avaient à peine la vingtaine, ont participé à l’enlèvement de Jean McConville et semblent avoir été celles qui l’ont conduite en République d’Irlande, vers sa mort certaine.
Et Gerry Adams alors ? Connu pour avoir été président du Sinn Fein (parti politique de l’IRA provisoire) pendant de longues décennies (de 1983 à 2018), il est accusé (par Dolours Price, Brendan Hughes et d’autres anciens « soldats ») d’avoir commandité l’enlèvement et le meurtre de la mère de famille mais a toujours nié en bloc avoir participé d’une quelque façon que ce soit au conflit armé.

Les ossements de Jean McConville ont été retrouvés en 2003 mais la vérité reste enfouie.
Malgré les décennies, les crimes « de guerre » liés aux Troubles restent vifs dans les esprits. Les familles endeuillées sont nombreuses, le souvenir et la mémoire des disparus demeurent, les cicatrices ne sont toujours pas refermées.
Secrets de polichinelle. Tout le monde (ou presque) sait mais personne ne dit rien (ou presque). C’est la loi du silence.

A la lecture de cette enquête journalistique, il semble clair que Gerry Adams ait été impliqué dans des actions terribles.
Derrière le sourire, le charisme tranquille et le visage qui représente l’instigateur de la paix avec le Royaume-Uni (il est un des principaux artisans de la signature des accords du Vendredi Saint en 1998) se cache un homme énigmatique au passé sombre.
On peut regretter de ne pas avoir sa version des faits et donc de n’avoir qu’une seule face (sombre) à cette Histoire irlandaise mais lui-même refuse toute interview. Selon lui, Price et les autre soldats de l’IRA provisoire qui le dénoncent n’ont jamais accepté le compromis et le cheminement plus pacifique mis en place par le Sinn Fein et donc sa prise de position (son retournement de veste ?). Ils ont eu l’impression, eux, de s’être « mouillés », portés par l’idée d’une Irlande réunifiée, d’avoir fait tout ça (tous ces morts) « pour rien » (l’Irlande est toujours coupée en deux en 2021) alors qu’Adams se faisait une place de choix au sommet.

Alors, Jean McConville a-t-elle véritablement trahi ? Des preuves semblent faire pencher la balance pour le oui, ses enfants ont toujours certifié que jamais elle n’aurait eu l’énergie/le temps/le tempérament pour cela.
Gerry Adams a-t-il véritablement commandité sa mort (et d’autres actions condamnables) ? La plupart des témoignages semblent éloquents mais tout n’est pas noir ou blanc dans cette Histoire irlandaise assurément complexe. Un homme opportuniste ? Sans aucun doute. Un stratège ? De toute évidence. Un terroriste ? Les anti diront évidemment. L’artisan de la paix ? Les pro le certifieront.
Chaque lecteur se fera son propre avis. En tout cas, Gerry Adams est un homme complexe ; tous s’accordent là dessus.

500 pages pendant lesquelles on navigue d’un acteur à l’autre, comprenant leurs convictions et leurs agissements. Impardonnables pour la plupart mais « compréhensibles » quand on creuse le passé de chacun.

C’est une enquête journalistique passionnante. Révoltante à bien des moments, émouvante à d’autres. J’ai beaucoup réfléchi, j’ai pris conscience de certaines choses (je n’avais eu jusque là qu’un discours très positif de Gerry Adams alors qu’il est clair que tout n’est pas tout blanc), j’ai été remuée… Bref, j’ai adoré.

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