Là où tombent les anges de Charlotte BOUSQUET

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Là où tombent les anges

de Charlotte Bousquet

Gulf Stream Editeur,
2015, p. 400

Première Publication : 2015

 

Pour l’acheter : Là où tombent les anges

 

Philosophe de formation, passionnée par l’histoire et la mythologie, par les contes et le fantastique, Charlotte Bousquet est un auteur aux multiples facettes. Elle a publié des nouvelles dans différentes revues et anthologies, des articles universitaires, a participé à la création de plusieurs jeux de rôles, dont le récent Nécropolice et n’aime rien tant que se jouer des étiquettes. Convaincue que le rôle d’un auteur est aussi de s’engager, elle a participé à plusieurs anthologies à vocation caritatives. Elle a également dirigé trois ans durant, au sein de CDS éditions, la collection Pueblos qui avait pour but d’aider des organismes humanitaires et écologiques à travers des anthologies thématiques comme « L », qui parle de la réalité de l’oppression des femmes.

 

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Solange, dix-sept ans, court les bals parisiens en compagnie de Clémence et Lili. Naïve, la tête pleine de rêve, elle se laisse séduire par Robert Maximilien et accepte de l’épouser. Mais son prince est un tyran jaloux, qui ne la sort que pour l’exhiber lors de dîners mondains. Coincée entre Robert et Emma, sa vieille tante aigrie, Solange étouffe à petit feu. Heureusement Lili la délurée et la douce Clémence sont là pour la soutenir. Quand la première guerre mondiale éclate, Robert est envoyé sur le front. C’est l’occasion pour Solange de s’affranchir de la domination de son mari et de commencer enfin à vivre, dans une ville où les femmes s’organisent peu à peu sans les hommes…


C’est avec Là où tombent les anges que je découvre enfin Charlotte Bousquet, auteure que je croise aux Imaginales depuis plusieurs années sans jamais sauter le pas. J’imaginais que la rencontre se ferait plutôt sur un de ses titres de fantasy, je ne pensais pas la trouver dans un thème si historique, trouvant un écho avec notre actualité, avec notre monde qui connaît lui aussi de grosses transformations.
Très sincèrement, c’était mal parti. Suivre l’héroïne était une réelle souffrance pour moi, mais je me suis accrochée et j’ai bien fait ! Une belle maîtrise des personnages et du contexte dans lequel ils évoluent et une belle structure narrative, riche et variée.
Je ne sais pas si Charlotte Bousquet s’implique autant dans tous ses écrits mais si c’est le cas, nul doute qu’ils sauront tous me séduire !

Si je dis que c’était mal parti au départ c’est parce que Solange – la jeune héroïne – incarne une image de la femme qu’il m’est difficile d’accepter aujourd’hui en 2016. Enfant et adolescente soumise à un père violent, Solange fuit la campagne pour Paris où elle retrouve Lili, son amie d’enfance, devenue danseuse et chanteuse dans les cabarets. Les premiers temps, elle profite de cette nouvelle liberté, tombant même amoureuse d’un jeune artiste fougueux. Mais, fragile, effrayée par l’inconnu, la pauvreté et la misère, et rattrapée par son passé, elle finit par accepter les avances répétées et insistantes de Robert, un homme jaloux, possessif et violent qui finit par lui retirer toutes ses libertés une fois mariée. Riche et vêtue de beaux atours mais emprisonnée par un époux qu’elle n’aime pas, Solange se flétrit.
Ces derniers temps (la trentaine approchant), j’ai beaucoup de conversations/réflexions avec certaines personnes de mon entourage et le constat me paraît assez effrayant : malgré un siècle d’écart, les situations se ressemblent. Beaucoup de (jeunes) femmes semblent se lancer aujourd’hui encore dans des relations néfastes, pour obtenir un confort matériel, pour coller avec ce que la société attend d’elles ou tout simplement par besoin, pour combler une peur de la solitude. Ce que je trouve absolument dramatique.
Alors oui, dans les années 10, la condition féminine était différente mais la présence de Lili, l’amie d’enfance, prouve qu’il y avait des alternatives (pas toujours plus heureuses, mais elles existaient). C’est ce contraste violent entre les deux jeunes femmes, entre leurs choix de vie si différents qui, finalement, accentue encore plus la situation désastreuse (à mon avis) de Solange. Sincèrement, la voir si passive, si résignée à faire les mauvais choix a été très difficile pour moi et j’ai bien cru que j’allais abandonner ma lecture tant cette héroïne m’exaspérait.

Et puis elle évolue. Et c’est là où réside, à mon sens, la force de Charlotte Bousquet. Alors non, Solange ne change pas du tout au tout en un mois et ne devient pas à son tour danseuse dans un cabaret. Non. La transformation se fait progressivement, sur le long terme, sur plusieurs années, et elle n’est pas franche… ce qui la rend d’autant plus réaliste et crédible. La jeune femme reste ancrée dans cette société du début du XXe siècle qui, encore plus en temps de guerre, insistait sur la place de la femme : à la maison et si possible accouchant de beaucoup d’enfants pour repeupler le pays. Ainsi, quand votre mari rentrait en permission, quel que soit son état et quel que soit le vôtre, vous n’aviez qu’un devoir pour servir la nation : écarter les jambes et vous taire. Voilà pourquoi Solange continue un long moment à accepter la violence d’un mari qu’elle finit par haïr. Sa rébellion se fait donc par petites touches de plus en plus affirmées : des sorties en douce avec… qu’elle avait pourtant interdiction de revoir et même des liaisons extraconjugales avec des femmes appartenant à des cercles littéraires et d’artistes. L’époque et l’atmosphère m’ont souvent fait penser à Colette. Et j’adore Colette.

Charlotte BOUSQUET, portrait trouvé sur Wikipédia.
Charlotte BOUSQUET, portrait trouvé sur Wikipédia.

Mais cette histoire, principalement centrée sur le devenir d’une jeune femme en particulier, nous conte aussi la transformation sociale que subit le pays pendant cette Première Guerre Mondiale. Il ne s’agit plus de suivre seulement Solange, mais de découvrir la vie – souvent difficile – de toutes ces femmes, restées à Paris et en campagne, qui participent elles aussi à l’effort de guerre. Dans les usines d’armement par exemple où les accidents sont fréquents et où beaucoup d’entre elles sont marquées – physiquement et moralement – par le dur labeur mais aussi auprès des blessés puisque nombre d’entre elles se portent volontaires et deviennent des “anges blancs” ou carrément sur le front, pour divertir – danse, chant et plus si affinités… – les soldats entre deux attaques.
Je remercie Charlotte Bousquet d’avoir mis en lumière cette partie de la guerre, bien trop peu connue il me semble. Parce que oui, la guerre c’est sur le front au milieu des soldats-hommes, mais c’est aussi à l’arrière, à Paris et à la campagne auprès de toutes les femmes et de tous les enfants qui vivent, entre privations et inquiétude.

L’auteure ne se contente pas de nous raconter son histoire à travers un récit simple, mais l’enrichit de plusieurs points de vue supplémentaires : les lettres que s’écrivent tous les personnages et qui témoignent d’un instant -T dans leur vie mais aussi les entrées que rédige Solange dans son journal intime et qui nous la montrent sous un jour nouveau, plus humaine et moins passive. La multiplication des voix narratives peut peut-être perdre un peu son lecteur, pour moi c’est une véritable force car apporte encore plus de détails et de poids au contexte développé.
Le contexte, parlons-en. Charlotte Bousquet semble avoir fait pas mal de recherches et s’être bien documentée sur son sujet. En résultent de belles descriptions bien dosées, qui n’alourdissent donc pas le texte ; un récit riche mais fluide, dense mais abordable pour les lecteurs plus jeunes (le public visé à la base par les éditions Gulf Stream).

J’étais sceptique, je ne le suis plus. Avec Là où tombent les anges, je découvre une auteure qui parle de thèmes forts qui résonnent en moi. Si chez Charlotte Bousquet, tous les contextes sont aussi travaillés et toutes les héroïnes sont aussi complexes, je vais me régaler !

 

Ce titre a été lu à l’occasion du Prix du Livre Numérique 2016 et c’est lui qui est sorti vainqueur !

 

3 commentaires sur “Là où tombent les anges de Charlotte BOUSQUET”

  1. J’ai découvert Charlotte Bousquet avec sa trilogie de dark fantasy de l’Archipel des Numinées, et si le premier tome dans lequel je plaçais beaucoup d’espoirs m’avait déçu malgré de belles qualités, les deux suivants se sont avérés excellents (le deuxième a même été un coup de cœur). Par contre c’est vraiment dark, pour le coup.

    Dans ses derniers romans (chez Gulf Stream), je dois avouer que Sang-de-Lune me tentait beaucoup plus à la base, mais le contexte de Première Guerre Mondiale pour celui-ci, époque qui m’intéresse beaucoup, et son point de vue peu exploré sur les femmes pendant cette période me le font noter sur ma wish-list.

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