La Bienfaitrice de Elizabeth von ARNIM

la bienfaitrice elizabeth von arnim
La Bienfaitrice
de Elizabeth von ARNIM
Archipoche,
2013, p. 391

Première Publication : 1902

Pour l’acheter : La Bienfaitrice

 

 

Elizabeth von Arnim (31 août 1866 à Sydney, Australie – 9 février 1941 à Charleston, États-Unis) est une romancière anglaise.
L’œuvre d’Elizabeth von Arnim est très largement autobiographique. On retrouve dans ses romans ses joies et ses déceptions, son bonheur et sa solitude, son amour de la nature mais également une sensibilité et une exigence typiquement britanniques.

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Anna Estcourt, vingt-cinq ans, emménage dans une petite propriété du Nord de l’Allemagne dont elle hérite à la mort de son oncle. Jolie, intelligente mais sans fortune, elle a grandi jusque-là avec son frère, sous la coupe de la femme de celui-ci, Susie.
Désormais en possession d’un revenu confortable, elle contrevient aux convenances de l’époque en ne se mariant pas, afin de conserver son indépendance. Mieux, elle propose généreusement un toit aux dames en détresse de sa nouvelle contrée, afin que celles-ci puissent faire de même – altruisme dont elle ne tardera pas à peser les inconvénients…
D’autant qu’Axel Lohm, un gentleman de la région que son oncle espérait lui voir épouser, est tombé amoureux d’elle. Il va tenter de la faire changer d’avis…

L’avantage des opérations Masse Critique proposées régulièrement pas Babelio est de se retrouver nez à nez avec des ouvrages dont on ne soupçonnait absolument pas l’existence. Avant de voir La Bienfaitrice dans la liste, je n’avais jamais entendu parler de ce titre ni même de son auteure, Elizabeth von Arnim. Un coup d’œil au résumé et à la date de publication (1902) et il me semblait évident que ce livre était pour moi.
Je ne regrette pas ce choix qui, en plus de m’avoir fait passer un excellent moment de lecture, me donne très envie de fouiller un peu plus dans la vie – extraordinaire – de cette Elizabeth von Arnim et de me pencher un peu plus sur ses œuvres, dont certaines semblent assez biographiques. Merci donc à Babelio et à Archipoche pour cette découverte qui sonne, je pense, le début d’une nouvelle « obsession » littéraire.

ElizabethVonArnimAprès lecture de la préface qui revient en quelques pages sur la biographie de l’auteure, j’ai compris que cette Mary Annette Beauchamp dite May (qui finit par épouser le comte allemand von Arnim à plus de 25 ans et prend le nom de plume d’Elizabeth) avait eu une vie assez passionnante et scandaleuse pour l’époque (elle a notamment été la maîtresse du célèbre H. G. Wells). A l’instar de notre Colette française (qui vécut quelques années plus tard), May semblait être une femme de tête, bien décidé à briser les conventions sociales de son époque et qui, pourtant, tomba sous le joug d’un mari brutal et dominateur.
C’est typiquement le genre de vies qui me parlent et qui, à mon sens, permettent à ses auteures femmes, d’imprégner leurs œuvres de réflexions et émotions fortes et passionnantes. Attention, d’autres auteures femmes n’ont pas eu besoin de ça pour briller : Jane Austen et les sœurs Brontë ont eu des vies de recluses (ou presque) et ont tout de même réussi à écrire des œuvres intenses et inoubliables !
Mais, en découvrant, dans la préface, qu’Elizabeth von Arnim avait eu une telle vie et surtout l’habitude d’insérer quelques éléments autobiographiques dans ses œuvres… j’étais convaincue par ce texte avant de le parcourir !

Avec le thème de l’indépendance féminine à la fin du XIXe siècle et au tournant du XXe pour fil rouge, La Bienfaitrice offre des portraits de personnages savoureux et une ironie qui n’a rien à envier aux romans de Jane Austen. La psychologie des personnages, leur évolution (ou non) durant ces 400 pages… voilà bien ce que je retiens le plus de ma lecture. Elizabeth von Arnim possède ce talent rare et envié de nous brosser, en quelques phrases, les caractéristiques des figures qu’elle met en scène. C’est certes parfois assez exagéré mais n’en reste pas moins tout à fait crédible et surtout, délectable.
Les personnages sont nombreux, gravitent tous autour de notre jeune héroïne anglaise – Anna – (qui m’a plu la plupart du temps, malgré sa naïveté) et rivalisent de bêtises (pour la plupart) ; Elizabeth von Arnim ne les épargne pas ! Je ne les développerai pas tous pour ne pas vous noyer sous une énumération interminable mais vous donnerai juste quelques exemples de portraits marquants, en espérant que cela vous donne envie d’aller lire le roman pour découvrir tous les autres !
Susie, la belle-sœur de l’héroïne, est la première figure marquante du lot. Elle n’apparaît que dans la première partie du texte mais ne passe certainement pas inaperçue ! Hypocondriaque terrifiée par sa femme de chambre, terrorisée par ce qu’elle et sa famille peuvent laisser paraître aux yeux du monde, égoïste et avare derrière son apparente bonté… en bref, particulièrement ridicule et agaçante. Elle m’a souvent fait penser à Mary Elliot, la jeune sœur d’Anne, l’héroïne de Persuasion de Jane Austen. Certaines des scènes où elle apparaît m’ont fait beaucoup rire ; je retiens celle de l’arrivée en Allemagne. Les personnages doivent alors rejoindre la nouvelle demeure d’Anna et pour cela, ils empruntent une voiture dont les sièges ont préalablement été nourris avec de la graisse de poisson, pour justement faire plaisir aux arrivants ! Dire que Susie est incommodée par l’odeur serait en dessous de la vérité !
Le deuxième personnage qui a attiré mon attention est le jeune vicaire Klutz. Du haut de ses vingt ans, il tombe fou amoureux de la jeune anglaise qui vient habiter dans la région. Oubliés tous ses devoirs, dorénavant, ne comptent plus que les poèmes enfiévrés (et particulièrement ridicules) qu’il lui dédie. Anna est de plus haute naissance que lui, certes, mais il est un homme donc forcément supérieur à la plus grande des reines… Il sera à l’origine d’un quiproquo étonnant et particulièrement amusant s’il n’avait pas des conséquences assez dramatiques. Imaginez Mr Collins (dans Orgueil et préjugés de Jane Austen), enlevez-lui quelques années et ajoutez-lui une tendance au romantisme risible… et vous avez une idée du personnage.
N’oublions pas les trois femmes recueillies par Anna, toutes les trois versées dans l’art du mensonge et de l’hypocrisie. L’une souhaite oublier son affiliation scandaleuse, l’autre cherche à tout prix à refaire sa fortune (et sa bienfaitrice pourrait bien l’y aider, même contre son gré, peu importe après tout !) et la dernière, peut-être la moins affreuse des trois, tente de trouver sa place malgré sa « basse extraction » (extraction évidemment « secrète »)…
Je ne sais pas quelles est la part de vérité dans ces peintures, mais si toutes les femmes de l’époque étaient aussi sottes, imbues de leur personne, obsédées par l’image qu’elles avaient en société et chasseuses de beaux mariages… Elizabeth von Arnim ne nous brosse pas un portrait très glorieux de la gent féminine ! Entre les anglaises hautaines et les allemandes soumises à leurs époux… heureusement, quelques figures sortent du lot. Letty – la jeune nièce d’Anna – malgré la bêtise et la gaucherie liées à son jeune âge, semble plutôt prometteuse (même si son physique ingrat fait honte à Susie, sa mère). La nouvelle dame de compagnie de notre héroïne, bien qu’aux idées très arrêtées, est une femme respectable et qui se révèle être d’une grande aide. Quant aux hommes de l’histoire, seul Axel von Lohm, le voisin le plus proche, semble mériter notre intérêt. Un vrai gentleman qui tente de protéger au mieux sa nouvelle voisine des ruses des époux Delvig – les régisseurs fourbes -, de l’adoration maladroite du pasteur Manske et des trois résidentes chaleureusement accueillies, qui se transforment vite en sangsues.
Je m’arrête là, mais il y aurait encore beaucoup à dire de toute cette palette de personnages qui n’ont pas gagné des portraits très flatteurs ; mais offrent des scènes dans lesquelles Elizabeth von Arnim peut développer toute l’ironie qu’elle maîtrise à merveille.

elizabeth von arnimAnna souhaitait accueillir et chouchouter des femmes malheureuses pour les rendre heureuses en leur offrant les choses simples de la vie, mais ces trois-là vont lui mettre des bâtons dans les roues. Tout va se compliquer et notre héroïne, si enthousiaste et heureuse au début de l’aventure, va vite déchanter… A cette quête d’indépendance semée d’embûches se greffe une romance qui arrive assez tardivement. Elle ne sera pas inoubliable mais elle m’a satisfaite sur bien des points, je n’en demande pas plus. Bien sûr, ici point de batailles enfiévrées et d’actions à toutes les pages… malgré tout, des choses, il s’en passe et les paragraphes défilent à toute vitesse.
Alors oui, qui dit littérature plus « classique » dit littérature plus exigeante. Malgré tout, ne prenez pas peur, je trouve que la plume d’Elizabeth von Arnim est très fluide et très agréable à parcourir. Les phrases sont construites avec talent et comme je le disais juste au dessus, l’ironie est de mise. Bien que certains sujets et certaines scènes soient graves, l’auteure n’hésite pas à alléger le tout avec quelques mots bien sentis. Et si j’ai pris plaisir à découvrir les dialogues, j’ai encore plus apprécié les descriptions, bien dosées. Les portraits des personnages sont vraiment LA chose à retenir de cette lecture.

Si elle ne détrône pas Jane Austen dans mon cœur, Elizabeth von Arnim a marqué de nombreux points avec sa Bienfaitrice qui, un peu à l’image de la première auteure citée, offre des portraits de personnages savoureux et une ironie parfaitement maîtrisée. Inconnue il y a encore quelques semaines, j’envisage aujourd’hui de me renseigner sur la vie bouillonnante de cette auteure et j’espère surtout avoir l’occasion de lire ses autres œuvres !

« Trudi était encore plus franche avec ses amies dans leur dos que face à elles. »

«  »Pas seulement folle, mais incorrecte, fut son commentaire privé. Elle va voir son Bräutigam [Fiancé] en pleine nuit. » Même l’idée que le fiancé en question pût être en combustion ne pouvait excuser un tel manquement aux convenances. »

« Visiblement, Susie avait un motif de plainte valable. Elle avait été inquiète pendant la nuit, après le départ de Hilton, incapable de dormir, et affolée à l’idée qu’elles étaient de pauvres femmes sans défense dans cet endroit perdu. A ce moment-là, elle avait regretté que Dellwig n’habite pas sur place. Le bruit des rats que l’on entendait courir dans le grenier s’ajoutait encore à ses terreurs. Le vent se déchainait sans discontinuer et secouait les fenêtres de sa chambre. Elle l’avait supporté le plus longtemps possible, ce qui était plus longtemps que ne l’aurait supporté n’importe quelle autre femme, et avait fini par frapper au mur mitoyen de la chambre de Hilton. Mais Hilton, emmitouflée dans ses vêtements de nuit jusqu’au cou – toutes les bougies qu’elle avait pu trouver pour faire un feu n’avaient pas bougé de sa chambre pour sauver sa maitresse -, et Susie, désespérée à l’idée de cette nuit qui n’en finissait pas, avait fait un gros effort, prit son courage à deux mains et était sortie la chercher. Pauvre Susie ! Debout, tremblante et pauvrement vêtue devant la porte fermée de sa femme de chambre, à regarder anxieusement la flamme de sa bougie qui menaçait chaque seconde de s’éteindre, seule en plein courant d’air sur le grand palier, affolée par le son de ses propres appels qui se mêlaient étrangement aux craquements de la maison secouée par la tempête, elle était légitimement un objet digne de pitié. »

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