Une Fille facile de Louise O’NEILL

 

Une Fille facile
de Louise O’NEILL

Editions Stéphane Marsan,
2018, 284 p.

Première Publication (VO) : 2015


Pour l’acheter : Une Fille facile


Louise O’Neill est originaire de Clonakilty en Irlande. Elle détient une licence en littérature anglaise au Trinity College de Dublin. Une Fille facile a été récompensé par de nombreux prix littéraires.


♣ ♣ ♣


« Quand tu prononces un mot comme celui-ci, tu ne peux plus faire marche arrière. Fais comme s’il ne s’était rien passé. C’est plus simple comme ça. Plus simple pour toi. »
Emma a dix-huit ans, c’est la plus jolie fille du lycée. En plus d’être belle, elle est pleine d’espoir en l’avenir. Cette nuit-là, il y a une fête, et tous les regards sont braqués sur elle.
Le lendemain matin, ses parents la retrouvent inanimée devant la maison. Elle ne se souvient de rien. Tous les autres sont au courant. Les photographies prises au cours de la soirée circulent sur les réseaux sociaux, dévoilant en détail ce qu’Emma a subi. Les réactions haineuses ne se font pas attendre ; les gens refusent parfois de voir ce qu’ils ont sous les yeux. La vie d’Emma est brisée ? Certains diront qu’elle l’a bien cherché.


Sorti en 2015 en VO sous le titre Asking for it, ce roman est certainement celui qui a révélé Louise O’Neill comme une des autrices contemporaines féministes à suivre. Je savais qu’il était ici question de viol dans une petite bourgade irlandaise mais je n’avais pas cherché à en apprendre plus avant de me plonger dans ma lecture. Et quelle claque ! Difficile de parler de coup de cœur ici, plutôt un coup de poing.

La reine du lycée devient un objet

Ballinatoom, petite bourgade irlandaise où tout le monde se connaît. Emma O’Donovan a 18 ans. Elle est belle, populaire, c’est la reine du lycée. Elle règne avec autorité sur sa cour d’admirateurs (ou d’ennemis cachés, mais jamais personne n’osera lui tenir tête). Lorsqu’elle ordonne, tout le monde obéit. Elle est belle et elle le sait, elle utilise son corps comme elle l’entend. Emma séduit, elle prend et elle consomme sans se soucier des sentiments des autres.
Ce samedi soir, lors d’une soirée presque comme toutes les précédentes, les verres s’enchaînent. Un garçon plus âgé – le sportif roi – lui propose des pilules. Elle sait qu’elle ne devrait pas les prendre mais elle ne peut pas se permettre de perdre la face devant tous ceux qui la dévisagent. Elle est obligée de les avaler.
Ses parents la découvrent le lendemain dimanche, inconsciente sur le seuil de la porte de la maison familiale, dans le petit lotissement bien comme il faut. Elle est à demi nue, brûlée par le soleil et surtout sans mémoire. La soirée était définitivement beaucoup trop arrosée !

« – Je ne voulais… je ne voulais pas le faire.
– Tu n’as pas dit non. Tu as reconnu que tu n’avais pas dit non.
– Mais… Je n’ai pas dit oui non plus. »

Comme tous les lundis, Emma arrive au lycée conquérante et sûre d’elle, malgré la brûlure du soleil sur son visage. Mais les lycéens chuchotent sur son passage et les ami.e.s sont devenu.e.s hostiles. C’est l’incompréhension et le malaise. Jusqu’à la découverte de la page Facebook. Elle voit. Elle voit un corps nu entre les mains de plusieurs garçons – des « amis » de son âge, des plus âgés. Une poupée inconsciente à laquelle ils font tout ce qu’ils veulent. Emma la salope. Elle n’est plus qu’un morceau de chair que tout le lycée, toute la ville peut reluquer et s’approprier.
Son frère aîné ose prononcer le mot interdit. VIOL. Elle panique. Les garçons de la soirée – des amis – sont inquiétés par la police. Elle est tellement désolée de leur causer tant de soucis ! Elle ne voulait pas, elle ne veut pas perdre leur amitié (adoration ?), elle veut seulement que tout redevienne comme avant, que tout soit oublié car finalement, ce n’était pas si grave non ? C’était juste une blague mise en scène non ?

Louise O’Neill, Novelist
Picture: Miki Barlok.

Emma est clairement un personnage détestable au début du roman. C’est difficile de s’attacher à une jeune fille imbue d’elle même et qui profite de sa position pour écraser tous ceux qui l’entourent sans se soucier de leurs sentiments. Malgré tout, elle m’a émue et si je ne me suis pas reconnue en elle, je crois que j’ai réussi à comprendre son fonctionnement, ses réactions et ses émotions. J’ai donc été touchée de plein fouet par la violence de ce qu’elle traverse. Spectatrice impuissante et révoltée.

Le viol, le consentement, le harcèlement sur les réseaux…

Une Fille facile traite plus que jamais de sujets d’actualité : le viol, la notion de consentement, l’utilisation des réseaux sociaux, le harcèlement… et Louise O’Neill nous offre une approche brillante. Tout nous est raconté du point de vue d’Emma, de l’intérieur. A travers les yeux d’une jeune fille bien dans ses baskets qui connaît une fulgurante descente aux enfers.
Le lecteur subit alors la question induite par le titre : est-ce qu’une jeune fille bien dans son corps et qui profite de la vie est coupable du viol (collectif !) qui lui tombe dessus alors qu’elle est inconsciente ?! Est-ce qu’elle l’a bien cherché et l’a même demandé (« Asking for it » ) ?!

« Est-ce qu’on l’a forcée à boire autant ? Est-ce qu’on l’a forcée à se droguer, comme elle est supposée l’avoir fait ? Non. Et pourtant, elle nous demande de faire peser la responsabilité sur quatre jeunes hommes. (…) J’ai assisté au spectacle de leurs vies qui s’effondraient, de l’effet que cette abominable accusation a eu sur leurs familles. (…) Je doute qu’elle se soucie du résultat de ses actions : l’anéantissement de notre communauté à sa base même.« 

A travers les yeux de cette héroïne, on découvre également les conséquences de la soirée sur son entourage et sur la petite ville dans son ensemble ! On se surprend alors parfois à penser à l’horrible conclusion qui semble plus ou moins monnaie courante encore aujourd’hui au XXIe siècle : et si c’était plus simple de se taire pour que tout redevienne comme avant ? Et si je n’avais pas été assez claire, si j’avais laissé penser que je le voulais ? Si finalement c’était de ma faute ? Culpabilité, solitude, dégoût, honte… le lecteur passe lui aussi par toutes les phases qu’expérimente Emma. C’est terriblement crédible et donc absolument poignant. Un coup de poing.


Impossible de sortir indemne de cette lecture. Impossible de rester insensible à l’épreuve traversée par Emma bien que le personnage paraisse détestable de prime abord. Impossible de traverser ce livre sans se poser toutes les questions – qui fâchent – et sans se révolter face aux réactions (parfois inconscientes, parfois que l’on comprend car on pourrait également les avoir) de l’entourage de la jeune fille. C’est une lecture qui prend aux tripes car nous interroge sur notre vision du viol (du consentement) et sur ce que nous aurions pu / pourrions faire si Emma était une proche… ou si c’était nous.



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3 pensées sur “Une Fille facile de Louise O’NEILL

  • 2 avril 2019 à 14 h 00 min
    Permalink

    C’est un livre magnifique et effectivement « coup de poing » !

    Répondre
  • 1 avril 2019 à 16 h 44 min
    Permalink

    C’est marrant, j’ai failli le commencer hier (je l’ai en anglais sur ma liseuse). Finalement, je suis partie sur autre chose, mais ton billet confirme les a priori positifs que j’avais sur ce roman.

    Répondre

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