Récits du Vieux Royaume, Tome 1 : Janua Vera de Jean-Philippe JAWORSKI

Récits du Vieux Royaume,
Tome 1 : Janua Vera
de Jean-Philippe JAWORSKI

Les Moutons électriques,
2014, p. 412

Première Publication : 2007

La chronique de Carolivre (LC)

 

Pour l’acheter : Janua Vera

 

Jean-Philippe Jaworski a suivi des études de lettres et enseigne le français en lycée, dans la région de Nancy. Il a collaboré au magazine Casus Belli, créé Tiers Âge, un jeu de rôle gratuit sur la Terre du Milieu, et Te Deum pour un massacre, un jeu de rôle historique sur les guerres de religion. Janua Vera était son premier recueil de fictions, Gagner la guerre son premier roman. (Les Moutons électriques)

 Rois du Monde, Tome 1 

 

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Né du rêve d’un conquérant, le Vieux Royaume n’est plus que le souvenir de sa grandeur passée… Une poussière de fiefs, de bourgs et de cités a fleuri parmi ses ruines, une société féodale et chamarrée où des héros nobles ou humbles, brutaux ou érudits, se dressent contre leur destin. Ainsi Benvenuto l’assassin trempe dans un complot dont il risque d’être la première victime, Aedan le chevalier défend l’honneur des dames, Cecht le guerrier affronte ses fantômes au milieu des tueries… Ils plongent dans les intrigues, les cultes et les guerres du Vieux Royaume. Et dans ses mystères, dont les clefs se nichent au plus profond du cœur humain…


Difficile d’évoquer Janua Vera alors qu’on a déjà si souvent et si bien vanté ses mérites. Difficile de parler correctement d’un titre de Jean-Philippe Jaworski parce que rares sont ceux qui possèdent son talent pour embellir les mots et transmettre les émotions.
J’y vais tout de même de mon petit commentaire qui n’apportera rien de bien nouveau mais qui confirmera une fois de plus – est-ce vraiment nécessaire ? – que oui, ce recueil de nouvelles est une petite pépite pour qui aime les univers denses, les personnages hauts en couleur et les styles clairement littéraires.

Outre un très bel objet – je possède la version “deluxe” reliée et avec une tranche dorée – j’ai surtout l’impression que cette réédition contient quelques nouvelles que vous ne trouverez pas dans les exemplaires précédents et notamment en poche. Car ici ce ne sont pas 7, pas 8 mais bien 10 nouvelles qui se succèdent.
Imaginez une grande fresque peinte représentant un univers riche et bien construit, à tendance médiévale avec un soupçon de fantasy : le Vieux Royaume. Vous y voyez divers paysages (des montagnes en arrière-plan à droite, un bord de mer au premier plan en bas à gauche, des plaines cultivées entre les deux, des villes trop peuplées, les tours d’un château, une forêt sombre…) et y apercevez de nombreux figurants, femmes, hommes, enfants, travaillant, espionnant, priant, se promenant… bref, des personnages pris en flagrant délit à un instant -T de leur vie. Maintenant, imaginez que Jean-Philippe Jaworski zoome sur 1 personnage à chaque fois, et cela à 10 reprises. C’est parti, vous voilà entrés dans le Vieux Royaume, accrochez-vous !

Ce qui fait la force de chaque histoire, c’est que l’auteur parvient à chaque fois à créer un cocon dans lequel le lecteur est immergé pour suivre l’aventure, le devenir de telle figure mise en avant. Tantôt dans un village isolé près d’une forêt, tantôt évoluant dans une très grande citadelle aux ruelles malfamées ; dès les premières lignes vous savez exactement où vous vous trouvez et tout est fait pour que vous ne soyez jamais perdus.
La nouvelle est un exercice difficile pour lequel il faut savoir faire preuve d’équilibre et de dosage. Souvent, on regrette une situation initiale qui prend trop de place par rapport au reste, un développement qui se perd dans des méandres inutiles et souvent, un dénouement qui arrive trop brutalement, comme un cheveu sur la soupe. Rien de tout cela chez Jean-Philippe Jaworski : tout est à sa place, tout est maîtrisé.
On sent que l’auteur passe du temps sur chaque détail et que chaque mot est choisi avec soin. Un peu comme un Flaubert qui réécrivait plusieurs fois chaque page jusqu’à trouver le terme qui ferait chanter tout le reste. On pourrait redouter un style trop littéraire, trop maîtrisé mais là encore, Jaworski surprend car il parvient à nous offrir une histoire passionnante, une lecture fluide et pleine d’émotions, sans en oublier la forme. Et ce n’est pas donné à tout le monde, loin de là !

Je ne reviendrai pas sur chacune des 10 nouvelles mais plutôt sur celles qui m’ont durablement marquée. Bon, très sincèrement, toutes méritent notre attention et toutes ont un petit quelque chose ; mon choix est totalement subjectif et relève donc de mes goûts à moi en terme d’intrigues, de thèmes, de personnages… La qualité littéraire – bien que le ton et le langage employés varient d’une nouvelle à l’autre – est au rendez-vous tout au long du recueil, c’est indéniable.

  • Jean-Philippe JAWORSKI, portrait trouvé sur le site des Moutons électriques.

    Le Conte de Suzelle. Voilà des mois (des années) qu’on m’assure que cette nouvelle va me parler, qu’elle va me plaire. J’ai même un ami qui m’a avoué la relire tous les ans tant elle est émouvante… merci Raphaël, je comprends maintenant pourquoi ! Suzelle est une petite fille un peu rêveuse qui oublie souvent de mener à bien les corvées familiales. Un jour qu’elle doit s’occuper du linge au lavoir, elle fait une rencontre qui aura un impact définitif sur son avenir. Un jeune homme, beau, élégant (bien qu’un peu étrange) qui lui promet qu’il reviendra la voir dès que possible. Suzelle se propose dorénavant pour toutes les lessives, impatiente de revoir l’inconnu. Elle grandit, devient une jeune femme, met de côté ses rêveries d’enfant sans jamais les oublier pour autant et puis, la vie reprenant ses droits, elle accepte de se marier, donne naissance à de nombreux enfants, affronte la mort de certains, voit la guerre arriver… mais jamais l’inconnu rencontré pendant ses jeunes années. Le Conte de Suzelle est magnifique mais terriblement triste. Il nous parle d’espoir, de la vie qui passe, de fatalité… avec une touche de merveilleux, évidemment ! Et la chute, bien qu’attendue, est exactement celle que j’espérais. Une nouvelle très émouvante que moi aussi, je relirai régulièrement.

  • Mauvaise donne est sans doute la nouvelle la plus célèbre du recueil puisqu’elle met en scène Benvenuto Gesufal, un “salopard” anti-héros qu’on ne peut s’empêcher d’apprécier et qui est surtout connu pour être le personnage principal de Gagner la guerre, le premier roman de Jaworski. Dans les ruelles malfamées de la ville de Ciudalia – dont les consonances nous font penser à une ville d’Italie – Benvenuto assassine sur commande. Alors qu’il accepte une nouvelle mission, il se retrouve coincé dans une histoire de plus grande ampleur où les manipulations et complots politiques sont de mise. C’est le genre de héros qui pense à sauver sa pomme avant le reste et qui fait preuve d’une grande ingéniosité pour cela. C’est une nouvelle à la fois dynamique, même un peu drôle et qui témoigne de la richesse de l’univers mis en place par Jean-Philippe Jaworski (une ville avec un historique, un gouvernement, une politique…).

  • Jour de guigne qui fait directement suite au Conte de Suzelle prend le contre-pied de celui-ci. Si des larmes de tristesse avaient pu couler lors de la découverte de l’aventure malheureuse de la jeune fille, en suivant Maître Calame, ce sont des larmes de rire que l’on ne peut retenir. Hommage assumé au grand Terry Pratchett, Jean-Philippe Jaworski met en scène un homme frappé d’une malédiction qui, toute la journée durant, devra subir les conséquences de celle-ci. De la perte de son argent à l’attaque de chiens enragés en passant sous les fenêtres des ménagères qui vident leurs sceaux d’aisance, le héros a bien du mal à rester debout. Le voilà d’ailleurs engagé – contre son gré – dans la résolution d’un mystère entourant la ville. Les gags s’enchaînent, c’est toujours drôle, fin, jamais lourd et exagéré. C’est aussi l’occasion pour l’auteur de glisser de nouveaux éléments sur la conception de son univers, notamment sur les créatures qui le peuplent.

  • Avec Le Confident, là aussi le lecteur en apprend davantage sur le Vieux Royaume et notamment sur un de ses aspects religieux puisque l’on fait la connaissance d’un homme qui a fait vœu d’obscurité en l’honneur du culte du Desséché. C’est assez sombre, assez étrange. Les premières pages sont sibyllines mais le voile se lève petit à petit et ce qu’on découvre est assez passionnant. Là encore, Jaworski nous prouve qu’il a pensé aux moindres détails de son univers.

  • Un amour dévorant et Le Service des dames m’ont également fait forte impression. La première nouvelle pour son atmosphère très inquiétante, je n’aimerais pas errer dans cette forêt qui abrite des fantômes agressifs une fois la nuit tombée (j’ai beaucoup aimé la scène finale, inspirée de Shaekespeare/Millais ?) ; et la seconde pour son clin d’œil aux romans courtois de Chrétien de Troyes (le chevalier errant, la châtelaine toute puissante en son domaine, le combat en duel…). L’immersion du lecteur est totale et là encore, ces deux textes nous le rappellent.

Je pourrais insister sur la beauté de certains textes, sur l’émotion et sur l’extrême attention portée aux mots… mais j’arrête là ce blabla déjà bien trop long et bien moins digeste que les 420 pages proposées par Jean-Philippe Jaworski. Si vous souhaitez découvrir l’auteur, si vous aimez les nouvelles, si vous aimez les univers bien construits et denses à la façon d’un Tolkien, alors laissez-vous tenter par Janua Vera. A mon avis, vous aurez envie de poursuivre un peu plus l’aventure en vous plongeant dans les romans de l’auteur…

PS : à noter que pour parfaire l’aventure, des annexes ont été ajoutées au recueil. Vous voilà en possession de quelques anecdotes nouvelles au sujet du Vieux Royaume et surtout en possession de toute sa chronologie (qui s’étale sur des millénaires)… au cas où vous doutiez encore que Jaworski a pensé à tout !

 

 

4 commentaires sur “Récits du Vieux Royaume, Tome 1 : Janua Vera de Jean-Philippe JAWORSKI”

  1. Cette réédition est effectivement un bel objet, et moi qui ai la version poche, je n’ai effectivement que 8 nouvelles et pas d’annexe.
    Visiblement on semble avoir particulièrement apprécié les mêmes nouvelles, même si ça reste globalement un recueil de haut niveau.
    A noter que, si c’est toujours d’actualité, il me semblait avoir lu que quand Jaworski en aura fini avec Rois du Monde, il devrait écrire un roman reprenant le personnage du Service des Dames, le Chevalier aux Épines.

    1. En parlant de nouvelles de Jaworski, il y en a une, Kenningar (plus proche de Même pas mort que des Vieux Royaumes), publiée à l’origine dans “L’O10ssée. L’odyssée Folio SF en 10 nouvelles”, qu’on peut retrouver gratuitement en audio et téléchargement sur le site Coliopod. Je sais que tu n’es pas forcément fan des livres audio, mais comme c’est une nouvelle ça ne prend qu’une vingtaine de minutes à écouter.
      Et puis la nouvelle est contée par Stefan Platteau, qui se débrouille à merveille dans l’exercice.
      Si tu veux y jeter une oreille : http://coliopod.com/episode-002-kenningar-de-jean-philippe-jaworski/

      Porte-toi bien.

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