L'Arrache-coeur de Boris VIAN

Arrachecoeur
L’Arrache-coeur

de Boris VIAN

Le Livre de Poche,
1974, p. 256

Première Publication : 1953

Pour l’acheter : L’Arrache-coeur

Boris Vian est un écrivain français, poète, parolier, chanteur, critique et musicien de jazz (trompettiste), né le 10 mars 1920, mort le 23 juin 1959. Il fut aussi ingénieur de l’École centrale, inventeur, scénariste, traducteur (anglo-américain), conférencier, acteur d’occasion et peintre. Vian a signé ses nombreux écrits de pseudonymes divers dont le fameux Vernon Sullivan, « auteur » de J’irai cracher sur vos tombes.

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Voilà un coin de campagne où l’on a de drôles de façons… La foire aux vieux, par exemple. Curieuse institution ! On sait bien aussi que tous les enfants peuvent voler comme des oiseaux dès qu’ils étendent leurs bras – mais est-ce une raison suffisante pour les enfermer derrière des murs de plus en plus hauts, de plus en plus clos ? Le psychiatre Jacquemort se le demande puis ne se le demande plus, car il a trop à faire avec la honte des autres, qui s’écoule dans un bien sale ruisseau. Mais nous, qui restons sur la rive, nous voyons que Boris Vian décrit simplement notre monde. En prenant chacun de nos mots habituels au pied de la lettre, il nous révèle le monstrueux pays qui nous entoure, celui de nos désirs les plus implacables, où chaque amour cache une haine, où les hommes rêvent de navires, et les femmes de murailles.

J’ai découvert Boris Vian lorsque j’étais en seconde générale, grâce à une prof de français géniale (c’est d’ailleurs grâce à elle – j’ai également eu la chance de suivre ses cours l’année suivante, en 1ère S – que j’ai vraiment pris goût à la littérature et que j’ai eu le courage de me lancer dans des études littéraires après mon Bac S…) qui nous avait fait étudier L’Ecume des jours. J’avais été complètement transportée par cette poésie, par ce monde génial crée par l’auteur, et je m’étais toujours jurée que je continuerais de découvrir Monsieur Boris Vian au travers des différentes et nombreuses œuvres qu’il a laissées derrière lui, malgré sa courte vie (il est mort à seulement 39 ans)…
Lorsque je vais en librairie, je ne sais jamais ce que je vais acheter (car je n’achète quasiment jamais neuf, sauf les livres dont j’attends la sortie impatiemment !), c’est donc le pur hasard, le destin (pourquoi pas) qui me met en présence de tel ou tel livre. Figurez-vous que j’ai « du » attendre il y a seulement quelques mois pour tomber sur un titre de Boris Vian d’occasion ; je n’ai – bien évidemment – pas hésité à l’acheter mais je n’ai pu ouvrir le petit livre seulement récemment… Et quel bonheur de retrouver l’imagination fertile de l’auteur français ! Même si L’Arrache-cœur ne détrône pas L’Ecume des jours sur la première marche du podium, il m’a convaincue de poursuivre ma découverte de l’auteur ; et je vais m’y atteler sérieusement !

Jacquemort – un psychanalyste – arrive à point nommé, le 28 août, dans un petit village français. Il aide Clémentine à mettre au monde des « trumeaux », trois enfants qui se verront affublés de trois noms représentatifs du délire du tréma dont était atteint Boris Vian (Noël et Joël les jumeaux et Citroën le troisième, isolé, qui ne pleure jamais !). Alors qu’Angel – le père des trois enfants – se fait évincer de l’éducation de ceux-ci par son épouse, celle-ci commence par délaisser les trois nourrissons, préférant escalader les falaises de la région ; avant d’être envahie d’un amour, d’une passion immense pour la chaire de sa chaire. L’amour devient obsession et possession et bientôt, les enfants se voient de moins en moins libres de leurs mouvements…
Jacquemort, le psychanalyste à la barbe rousse, de son côté, explore le village, fait la connaissance des différents habitants et découvre leurs us et coutumes avec de plus en plus d’horreur… Il tente tant bien que mal de « psychanalyser » quelques-unes des personnes l’entourant, mais – par incompréhension de leur part – se retrouve plus souvent en train d’agir que d’écouter… jusqu’à, finalement, prendre la place de « La Gloïre », celui qui repêche avec ses dents, les cadavres (les déchets) dans la rivière et reçoit des autres habitants du village, beaucoup d’or (qu’il ne peut pas dépenser) en échange de leur(s) honte(s).

BorisVianDerrière beaucoup d’humour, de poésie et un talent certain dans la forme, Boris Vian n’hésite pas à aborder des thèmes forts, et à les remettre en cause. Ainsi, le lecteur sera mis en présence d’un curé qui voit la religion comme un luxe, de la mise aux enchères des vieux du village, de la crucifixion d’un étalon (un « vrai » cheval) trop « actif », du meurtre de plusieurs très jeunes apprentis (une dizaine d’années) sous les coups répétés de leurs différents patrons,…
En commençant à lire les premières pages, je n’avais absolument aucune idée de « l’intrigue » mise en place par Boris Vian, mais, ça n’a finalement pas énormément d’importance ici. Je dois avouer que celle-ci ne m’a pas plus emballée que ça, les personnalités des personnages non plus (si ce n’est peut-être celle de la mère, que je trouve très intéressante dans son évolution vers l’obsession et la « folie »), mais j’ai quand même passé un très bon moment de lecture. C’est assez difficile à expliquer. Il n’y a pas vraiment un élément qui fait qu’on apprécie ce texte, mais plutôt une addition de choses qui rende cette oeuvre particulière et intéressante à découvrir. Difficile d’en parler correctement tant le tout est… « surréaliste », un peu à la manière de L’Ecume des jours dans lequel une anguille sort du siphon de l’évier et où la maison rétrécit à l’image de la fortune de Colin (le héros). Ici, point d’anguille ou de rétrécissement de maison, mais les murs du jardin qui deviennent « invisibles » et des limaces bleues qui font voler si on les mange… N’est-ce pas extraordinaire ?

J’ai aimé le rapport particulier au temps, qui existe dans ce texte. Au départ, les jours et les mois sont « normaux » et défilent plutôt « lentement » : « 28 août » pour la première scène, puis « Dimanche 2 septembre »,… Les années passent, les enfants arrivent rapidement à 4 ou 5 ans, puis les personnages et le lecteur commencent à perdre les repères chronologiques. Boris Vian nous offre alors une temporalité fantasque, complètement « hors du temps ». Les chapitres s’ouvrent dorénavant sur « 55 janvril », « 135 avroût » ou encore « 28 octembre ». On reconnaît nos mois « habituels » derrière l’ajout d’une syllabe, mais ces derniers ne semblent plus compter le nombre de jours habituels… Quel jour sommes-nous, quel âge ont les enfants ? Aucune indication précise de date ou de lieu n’est apportée par Boris Vian. Mais, finalement, peu importe. L’important, à mon sens, c’est l’évolution – plus ou moins rapide – de la personnalité des personnages, notamment la figure maternelle qui sombre petit à petit dans l’obsession et la folie… Jacquemort lui-même – le psychanalyste – nous offre une petite explication dans le texte, de cette temporalité particulière : « A la campagne, le temps plus ample, passe plus vite et sans repères. »

Outre la temporalité étrange du texte de Boris Vian, ce que je retiendrai surtout de celui-ci, c’est la forme et le talent propre au jeune auteur français. Il sait manier les mots, inventer des termes, jouer avec les sons… c’est amusant, intelligent, distrayant… brillant ! Autant vous donner un exemple pour vous démontrer tout ça, c’est beaucoup plus parlant. Je choisis celui qui m’a le plus marquée lors de ma lecture, et qui semble être celui qui a marqué le plus de monde (car c’est aussi l’exemple donné dans la page Wikipedia correspondant à L’Arrache-cœur). « Oh ! Oh ! persiffla Jacquemort, vous me la baillez belle ! – Je ne baille personne, maréchala le ferrant. » C’est surtout le « maréchala le ferrant » qui m’a fait sourire et qui me parle ; vous l’aurez compris, il s’agit de la réponse du maréchal ferrant du village, aux propos tenus par Jacquemort le psychanalyste…
Le reste du texte regorge de merveilles du même genre, ça chante à mes oreilles. Quand on sait que Boris Vian était musicien, chanteur et parolier (entre autres) et un fan de jazz (il jouait de la trompette !), on se doute que la mélodie des mots avait une grande importance pour lui, et il nous le prouve ! Allez, tenez, une autre réplique du maréchal ferrant, juste pour le plaisir : « On a tort de dire les yeux fermés, ferranta le maréchal. »

Je vous laisse avec ces deux exemples, en espérant vous avoir donner envie d’ouvrir ce court texte (divisé en trois grandes parties, subdivisé en petits chapitres – parfois un ou deux paragraphes seulement – pour un petit total d’un peu plus de 250 pages…) ! Allez, la curiosité est un joli défaut !

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